Lors de sa campagne pour l’élection présidentielle américaine, Donald Trump a laissé entendre à plusieurs reprises que, s’il avait été président à la place de Joe Biden, l’Iran aurait cédé et aurait rejoint un accord de paix pour le Moyen-Orient. Cette position, plutôt étrange et à contre-courant de ce que l’on pouvait attendre du président qui avait mis un terme aux accords sur le nucléaire iranien six ans plus tôt, est passée assez inaperçue, perdue dans la masse des déclarations plus ou moins bancales. Pourtant, depuis ce début d’année 2025, la reprise des négociations avec la République islamique fait partie de ses préoccupations principales, avec la mise en place de droits de douane contre ses voisins et l’annexion du Canada et du Groenland…
Le 7 mars 2025, la situation évolue de nouveau lorsque Donald Trump annonce avoir transmis à l’Iran une lettre proposant officiellement la reprise des négociations, et signalant que, si aucun accord n’est trouvé, il ordonnera le bombardement des infrastructures nucléaires iraniennes. Si le contenu précis de la lettre n’a pas été publié, de nombreuses rumeurs — pour l’instant invérifiables — ont circulé, faisant état des demandes des États-Unis et d’une possible échéance fixée à deux mois pour conclure un accord.
L’évolution de la situation est à suivre de très près : qu’un accord soit trouvé ou non, les conséquences pour la région et le reste du monde seraient majeures et pourraient complètement modifier la situation géopolitique du Moyen-Orient. En effet, depuis la signature des accords d’Abraham en 2020, l’Iran et ses proxies se sont retrouvés de plus en plus isolés dans la région. La signature d’un accord pourrait permettre à l’Iran de renouer avec les autres États de la région et mettrait en pause la course à l’armement menée par Téhéran. À l’inverse, si Donald Trump met ses menaces à exécution, l’avenir de la région serait extrêmement incertain, tant la réaction iranienne semble imprévisible en cas de frappe contre son programme nucléaire.
Avant d’aborder les évolutions récentes, il semble important de revenir sur quelques points historiques, à commencer par le précédent accord signé sur le nucléaire iranien : l’accord de Vienne, également connu sous le nom anglais JCPOA. Cet accord a été signé en 2015 sous la présidence de Barack Obama, côté américain, et d’Hassan Rohani, côté iranien. La Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni sont, en plus de l’Iran et des États-Unis, signataires de l’accord. Dans le cadre du JCPOA, l’Iran s’engageait notamment à ne pas enrichir d’uranium au-delà de 3,67 % — seuil compatible avec un usage civil — et à détruire ses stocks d’uranium enrichi au-delà de ce niveau. En retour, les États-Unis ont levé la plupart des sanctions visant l’Iran, notamment l’embargo sur le pétrole.
En 2018, Donald Trump réclame le retour des sanctions contre l’Iran, arguant que l’accord est injuste et trop favorable à Téhéran. Les autres membres signataires refusent, les derniers rapports des inspecteurs indiquant que l’Iran respecte sa part de l’accord. À la suite de cela, Donald Trump se retire unilatéralement de l’accord, rétablit les sanctions contre l’Iran, et menace les autres signataires de représailles s’ils ne respectent pas l’embargo. Les Européens, la Chine et la Russie essaient de maintenir l’accord à flot, mais en 2019, l’Iran annonce la reprise de l’enrichissement de son uranium au-delà de la limite imposée, puis interdit aux inspecteurs de visiter ses centrales. Depuis 2019, l’Iran a continué d’enrichir son uranium et stocke une quantité de plus en plus importante d’uranium enrichi à 60 %. Le dernier rapport de l’AIEA estime qu’il en possède 275 kg, soit de quoi fabriquer jusqu’à huit têtes nucléaires.
En plus de ces avancées rapides sur le plan nucléaire, le contexte général au Moyen-Orient a fortement évolué depuis l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023. Tout d’abord, l’Iran a vu son réseau de proxies grandement affaibli : le Hamas et les groupes palestiniens sont exsangues, le Hezbollah libanais a vu son commandement décimé par des frappes israéliennes, et le régime de Bachar el-Assad en Syrie est tombé, remplacé par un pouvoir hostile à l’Iran et à son influence. Par ailleurs, depuis l’élection de Donald Trump, l’Iran connaît une aggravation majeure de sa crise économique : l’inflation se rapproche de la barre symbolique des 50 %, la valeur du rial iranien s’est effondrée, accentuant l’instabilité du pays, déjà ébranlé par de nombreux mouvements de révolte, notamment portés par la jeunesse et les femmes. C’est dans ce contexte globalement défavorable à l’Iran que Donald Trump propose la réouverture des canaux diplomatiques.
De manière assez étonnante, et contrairement à la situation en 2018, c’est cette fois l’Iran qui s’oppose dans un premier temps à la reprise des négociations. Si le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Aragchi, ainsi que le président réformiste Massoud Pezeshkian, avaient d’abord semblé ouverts à la proposition, le Guide suprême Ali Khamenei a annoncé, lors de son discours d’ouverture du ramadan, qu’aucune négociation avec les États-Unis n’était envisageable. Aragchi et Pezeshkian se sont rapidement alignés sur cette position. Pourtant, au fil des jours, la posture d’Ali Khamenei s’est montrée de moins en moins rigide : l’Iran finit par répondre à la lettre américaine et propose une reprise des négociations à condition qu’elles se fassent via un État neutre, en l’occurrence Oman. Les États-Unis, quant à eux, préfèreraient des échanges directs, craignant que l’Iran n’utilise l’intermédiaire pour gagner du temps.
Cependant, même si les négociations entre les deux parties semblent envisageables, elles sont encore loin de garantir qu’un accord pourra être trouvé. En effet, les revendications respectives semblent difficilement conciliables : à moins qu’un des deux pays ne cède, l’accord s’annonce difficile. Côté américain, même si aucune demande n’a été officiellement rendue publique, plusieurs rapports laissent entendre que les États-Unis souhaitent négocier sur quatre points : le programme nucléaire, le soutien iranien à ses proxies, et les programmes de missiles balistiques et de drones. À l’inverse, l’Iran a annoncé être prêt à faire des concessions sur son programme nucléaire militaire, mais sans toucher au programme civil, et se montre très peu enclin à accepter des discussions sur ses missiles et ses drones, devenus de véritables fiertés nationales. L’Iran considère également les États-Unis comme peu fiables dans ces négociations et craint que Trump — ou ses successeurs — ne fasse à nouveau voler en éclats tout accord précédemment signé.
En plus de ces divergences, les deux pays sont aussi traversés par de fortes tensions internes concernant la reprise du dialogue avec un pays considéré par beaucoup comme ennemi. Aux États-Unis, deux lignes politiques commencent à se dessiner : Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, et Michael Waltz, conseiller à la sécurité nationale, sont tous deux partisans d’une ligne dure vis-à-vis de l’Iran et considèrent les négociations comme une perte de temps. Face à eux, Steve Witkoff, envoyé spécial au Moyen-Orient, et J.D. Vance, vice-président des États-Unis, sont adeptes d’une stratégie de désengagement au Moyen-Orient et souhaitent donc négocier avec l’Iran.
Parallèlement, l’Iran fait face à la même division qu’en 2015 lors des négociations du JCPOA. On retrouve d’ailleurs les deux négociateurs en chef de l’époque, chacun défendant sa vision. D’un côté, Saeed Jalili, chef de file du mouvement néo-principaliste et premier négociateur du JCPOA, est radicalement opposé aux négociations, qu’il avait déjà tenté de faire échouer. Il est populaire parmi les élites du régime et proche d’Ali Khamenei. De l’autre, la ligne pro-négociation est principalement représentée par Mohammad Javad Zarif et Abbas Aragchi, les deux diplomates qui avaient remplacé Jalili et permis la signature du JCPOA. Dans le système de la République islamique d’Iran, le rapport de force politique est central, et ces deux camps devront convaincre le Guide suprême, seul à pouvoir autoriser ou refuser un accord.
Au moment de la rédaction de cet article, la réponse iranienne à la lettre de Donald Trump a été transmise et reçue par les États-Unis, après avoir transité par Oman. La réponse américaine est désormais attendue, afin de savoir si Washington acceptera d’engager des négociations indirectes, comme souhaité par Téhéran, ou si elle exigera que les échanges se déroulent directement, sans intermédiaire.
